28.05.2007

propriétaires immobiliers -l'indécence

Indécences


La crise du logement bat son plein. Plutôt que de chercher comment le secteur privé pourrait, pour une fois, servir l’intérêt général, les gros propriétaires immobiliers préfèrent lancer une offensive contre la fiscalité. La faramineuse augmentation de ces dix dernières années n’a pas suffi à assouvir leur gloutonnerie. Ils ne sont pas les seuls.

« Les propriétaires sont excédés par la fiscalité nationale et locale qu’ils subissent et le traitement qui leur est réservé. [...] L’Unpi a décidé d’envoyer une délégation de 120 propriétaires à l’étranger pour étudier les possibilités de délocalisation de la gestion des patrimoines immobiliers ». L’Unpi ? C’est l’Union nationale de la propriété immobilière qui revendique près de 250 000 adhérents. C’est en ces termes que la fédération présente sa conférence de presse, le 26 février dans les salons d’une brasserie de la gare du Nord, à Paris. Le logement est bien en crise, mais pas uniquement comme le laissent penser, à quelques foulées de là, les occupants des tentes du canal Saint-Martin. Ou, plus généralement, les 3,2 millions de mal-logés, hébergés dans un cadre précaire, sans confort de base ou dans des logements surpeuplés (1). Encore moins les couples avec enfants, toujours plus nombreux à s’exiler des centres-villes, confrontés à des prix se rapprochant des sept chiffres pour des appartements de quatre ou cinq pièces.

Un autre drame se jouerait en coulisse : celui des propriétaires immobiliers, « étranglés » par les impôts locaux, la CSG ou l’ISF. Inquiets d’une possible « montée de la fiscalité », leur objectif, ce 26 février, était d’interpeller les candidats à l’élection présidentielle avant de prendre le Thalys vers Bruxelles, histoire de voir si l’herbe y est plus verte et la pierre moins taxée. « Pourquoi se fatiguer à gérer des locations, à loger des compatriotes ? Autant investir dans l’assurance vie ou vendre et dépenser son argent sous les cocotiers », résume son président, Jean Perrin. Un choix ultime pour ces propriétaires qui assurent « aimer leur métier » et laissent entrevoir une baisse des loyers si la fiscalité en faisait autant.

Le journalisme est l’une des rares professions qui oblige, si on essaie de l’exercer sérieusement, à découvrir et observer, à comprendre et expliquer, des situations, des préoccupations ou des manières de voir diverses et variées. Mais, quelquefois, le devoir d’empathie a ses limites. Tout propriétaire n’est certes pas un multimillionnaire en puissance, jouissant tranquillement dans l’une de ses résidences méditerranéennes des dividendes que lui rapportent ses duplex parisiens. Les possédants d’un ou deux appartements dépendent souvent de la location de ceux-ci pour rembourser leur emprunt. Le gonflement de la bulle immobilière a aussi fait passer certains petits propriétaires du côté des contributeurs de l’ISF sans qu’ils bénéficient des revenus suffisants pour s’en acquitter. Est-ce vraiment le cas de la majorité des adhérents de l’Unpi ? Selon une enquête interne, ceux-ci sont majoritairement des retraités, possèdent souvent plus de cinq biens immobiliers, dont ils ont en général hérité. Les neuf millions de personnes mal logées ou en « réelle fragilité » de logement apprécieraient sans aucun doute d’être étranglés à leur place, par la fiscalité.

Les bailleurs privés ne doivent pas devenir les boucs-émissaires de la crise du logement, et faire oublier les graves lacunes des politiques publiques. Qu’en période d’élection, les propriétaires immobiliers fassent valoir des revendications, sur la sécurisation des loyers par exemple, quoi de plus légitime. Pour autant, comment ne pas estimer indécent ce chantage à la délocalisation dans le contexte actuel, au même titre que les bénéfices records de Total au moment du procès de l’Erika, que la fuite fiscale d’artistes ou de sportifs dont la fortune a été assurée par un public pour qui trois ou quatre Smic constituent un honorable pécule ? Nombre de groupes sociaux semblent avoir perdu de vue la notion d’intérêt général. C’est là l’un des principaux maux de notre société en train de se désagréger. Leur rappeler leur devoir de solidarité est une priorité.

Ivan du Roy

1. Rapport 2007 de la Fondation abbé Pierre.

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